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S’agit-il d’un simple effet de génération, nourri par les réseaux sociaux, les plateformes d’investissement en ligne et une culture de l’instantanéité, ou bien de la traduction économique d’un déclassement anticipé ? L’essor spectaculaire des placements financiers « risqués » chez les jeunes Français ne relève plus du phénomène marginal. Il constitue un révélateur d’une transformation profonde du rapport à l’épargne, au risque et à l’avenir. Pour les jeunes, l’investissement dans les actions ou dans les cryptoactifs s’impose de plus en plus. Il ne s’agit pas d’un placement géré à l’ancienne. Pour eux, comme l’a révélé l’enquête 2025 du Cercle de l’Épargne, les uns comme les autres sont des placements de court terme. L’objectif est d’obtenir un gain rapide en réalisant une opération spéculative.
Depuis la crise sanitaire, le paysage de l’investissement des particuliers a été profondément bouleversé. Selon l’étude New retail investors in France publiée par l’OCDE en novembre 2023, près de 800 000 nouveaux investisseurs particuliers sont entrés sur les marchés financiers français entre 2020 et 2023. La singularité de ce mouvement tient à sa sociologie : une majorité de ces nouveaux entrants ont moins de 35 ans, disposent souvent d’un niveau de diplôme élevé et maîtrisent les outils numériques.
Cette vague d’entrants se distingue moins par son volume que par ses choix d’allocation. Là où les générations précédentes privilégiaient l’épargne réglementée, l’assurance vie en euros ou l’immobilier, les nouveaux investisseurs affichent une appétence marquée pour les actifs volatils. Plus de 50 % d’entre eux détiennent des cryptoactifs, contre environ 25 % dans l’ensemble de la population. Ce différentiel n’est pas anodin : il traduit une tolérance au risque sensiblement plus élevée et un rapport au temps profondément différent.
L’essor des cryptoactifs chez les 18-35 ans s’inscrit dans un double mouvement. Il est d’abord technologique et culturel. Les plateformes d’investissement en ligne, l’abaissement des barrières d’entrée et la présence massive d’influenceurs financiers sur les réseaux sociaux ont contribué à banaliser des produits autrefois réservés à une minorité avertie. Le phénomène de FOMO – de l’anglais « fear of missing out » soit la peur de manquer une opportunité – joue un rôle puissant dans la diffusion de ces comportements.
Mais réduire cette dynamique à un simple effet de mode serait une erreur d’analyse. Derrière les flux se dessine une logique plus structurelle : la dégradation progressive des perspectives patrimoniales traditionnelles. L’accès à la propriété, longtemps pilier de la constitution du patrimoine en France, s’éloigne. En dix ans, le taux d’effort immobilier des ménages primo-accédants est passé de 30 % à près de 38 %, tandis que l’apport personnel exigé par les banques a presque doublé. De nombreux jeunes ménages disposent de revenus suffisants pour épargner, mais insuffisants pour franchir le seuil du crédit.
Selon plusieurs plateformes de gestion pilotée, près de 40 % des flux nets des particuliers sur les ETF proviennent désormais des moins de 35 ans. L’investissement devient un outil de projection, voire de protection, face à un avenir perçu comme plus incertain.
Une génération lucide sur les retraites et le déclassement relatif
Cette prise de risque accrue est aussi le reflet d’une lucidité précoce. Les jeunes générations ont intégré l’idée que le système de retraite par répartition ne garantira pas, à lui seul, un maintien du niveau de vie.
En France, le taux de remplacement net moyen est passé de 75 % pour les générations nées dans les années 1950 à moins de 60 % pour celles nées après 1990, selon les projections du Conseil d’orientation des retraites.
L’épargne devient un choix structurant, parfois au prix d’une forme de frugalité assumée. Cette logique s’inscrit dans une temporalité longue. Les jeunes investisseurs savent que, sur longue période, les marchés actions surperforment la plupart des autres classes d’actifs. Sur les cinq dernières années, les actions ont dégagé un rendement annuel moyen de 6,2 %, contre 3,7 % pour l’immobilier résidentiel, selon les données de l’IEIF.
À l’échelle internationale, la comparaison est éclairante. Dans la zone euro, 41 % de l’épargne financière reste placée sur des supports bancaires faiblement rémunérés, contre seulement 20 % en actions et fonds d’investissement. Aux États-Unis, la structure est inversée : la performance moyenne de l’épargne y atteint 5,4 %, contre 2,6 % en France. Ce différentiel alimente le sentiment d’un retard français en matière d’acculturation financière.
Transparence, frais et autonomie : une sophistication incomplète
Les jeunes investisseurs se montrent également plus attentifs aux frais, dont l’impact sur la performance à long terme est désormais bien identifié. Les études de l’OCDE soulignent leur propension à comparer les coûts de gestion, les commissions et les écarts de performance nette. Cette exigence explique en partie le désamour croissant pour les enveloppes jugées opaques, au premier rang desquelles les fonds en euros de l’assurance vie.
Selon le Global Retail Investor Outlook 2024 du Forum économique mondial, les nouveaux investisseurs privilégient les instruments cotés en direct, les ETF et les comptes-titres, avec une fréquence de transactions plus élevée et une gestion plus autonome. L’investissement devient un acte individualisé, parfois désintermédié à l’extrême.
Cette sophistication apparente masque toutefois des fragilités. La compréhension des mécanismes de volatilité, de corrélation et de risque de change demeure inégale. Les plateformes constatent régulièrement des incompréhensions face aux pertes, notamment sur les actifs libellés en devises étrangères. La facilité d’arbitrage favorise également des biais comportementaux bien documentés : ventes en période de stress, sur-rotation des portefeuilles, accumulation de frais de transaction.
Une mutation durable, mais un besoin de pédagogie renforcé
La montée en puissance des jeunes investisseurs sur les marchés financiers constitue une transformation durable du paysage de l’épargne française. Elle traduit à la fois une modernisation bienvenue et une réponse rationnelle à un environnement économique contraignant. Mais cette autonomie accrue s’exerce dans un univers où la pédagogie ne progresse pas toujours au même rythme que l’offre de produits.
Entre quête de rendement, anticipation du déclassement et illusion de maîtrise, la nouvelle génération d’épargnants avance sans filet institutionnel solide. Le défi des prochaines années ne sera pas de freiner cet appétit pour l’investissement, mais d’en canaliser les risques, afin que la promesse de l’épargne longue ne se transforme pas en désillusion patrimoniale.
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