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Les entreprises face à la pénurie de main-d’œuvre

Economie 11 juillet 2022

3 QUESTIONS À PHILIPPE CREVEL, DIRECTEUR DU CERCLE DE L’ÉPARGNE – JUILLET 2022

Philippe Crevel, Directeur du Cercle de l’Épargne

Malgré la guerre en Ukraine et le ralentissement de la croissance qui en résulte, le marché de l’emploi demeure dynamique au point qu’un nombre croissant d’entreprises rencontrent des difficultés de recrutement. Pensez-vous que cette situation puisse perdurer ?

Avant même la crise sanitaire, les créations d’emplois étaient, en France, dynamiques, permettant une décrue du chômage, décrue qui avait été espérée de tous ses vœux par François Hollande. Après l’interruption liée au covid, cette baisse a repris avec ampleur au point que la France devrait compter d’ici la fin de l’année un million d’emplois de plus qu’en 2019. Les pénuries de main-d’œuvre se multiplient. Selon la Banque de France, 55 % des chefs d’entreprise déclarent, en juin, avoir rencontré des problèmes de recrutement (+3 points en un mois). Ces difficultés augmentent tout à la fois pour les entreprises des secteurs tertiaires (+3 points) que pour celles de l’industrie (+3 points en mai et +10 points depuis décembre. Il manquerait près de 200 000 salariés dans les secteurs de l’hébergement et de la restauration, ainsi qu’entre 40 000 et 50 000 professionnels dans le secteur des transports, selon la Fédération nationale des transports routiers (FNTR). Des manques de main-d’œuvre sont également constatés dans le secteur de l’emploi à domicile, dans le médico-social et dans le bâtiment.

Les entreprises, depuis la fin des confinements, font face, pour certaines d’entre elles, à une augmentation rapide de la demande. Les ménages sont nombreux à vouloir déménager ou réaliser des améliorations pour leur logement. Après deux années de limitation de déplacements, ils souhaitent à nouveau profiter de la fin de restrictions. L’activité touristique bénéficie à plein de ce souhait. Les entreprises investissent de leur côté pour se digitaliser ou pour réduire leur empreinte carbone. Les goulets d’étranglement au niveau de la main-d’œuvre sont également la conséquence de l’inadéquation entre offre et demande de travail ainsi que de l’évolution de la démographie. La question des compétences est souvent mise en avant par les employeurs en particulier dans les secteurs du bâtiment ou de l’industrie. La France manque de techniciens et d’ingénieurs. Certains secteurs rencontrent des difficultés de recrutement en raison de la pénibilité des postes proposés. Enfin, la population active arrive à son apogée. Sans apport extérieur, elle est amenée à diminuer. Les départs à la retraite sont légion quand les entrées sur le marché du travail se font rares. Sans apport extérieur, ce phénomène est appelé à perdurer durant les prochaines années. L’acuité de la pénurie d’emplois est en la France d’autant élevée qu’elle est un des pays de l’OCDE où le rapport entre le nombre de personnes en emploi et la population active, appelé taux d’emploi, figure parmi les plus faibles. Il est de 67 %, contre 76 % en Allemagne ou 78 % au Japon. La proportion de jeunes de moins de 25 ans sans emploi et déscolarisés dépasse 15 % en France contre 8 % en Allemagne. Après le chômage de masse, nous entrons, au-delà des accidents conjoncturels, dans l’ère du travail rare.

La France peut-elle être concernée par une augmentation des démissions comme aux États-Unis et par un renoncement à l’emploi salarié ?

Avec près de 515 000 démissions au dernier trimestre 2021, le record atteint pendant la crise financière de 2008 (509 000 au premier trimestre 2009) a été battu. Les ruptures conventionnelles, plus de 128 000 au premier trimestre 2022, demeurent à un niveau historique. Sur un marché du travail dynamique avec l’existence de nombreux déficits de main-d’œuvre, les salariés n’hésitent plus à démissionner ou à obtenir une rupture conventionnelle. Les rapports de force profitent moins aux employeurs d’autant plus que le système de protection sociale est assez protecteur pour les salariés. De nombreux employés du secteur de l’hébergement et de la restauration dont les établissements sont restés fermés durant plus d’un ou presque n’y sont pas revenus, car ils ont trouvé des emplois garantissant de meilleures conditions de vie ou de rémunération.

Le mouvement en France n’est pas comparable à celui des États-Unis mais il témoigne d’un changement. Avec l’augmentation des coûts de déplacement, avec la hausse du prix de l’immobilier, des actifs cherchent des emplois à l’extérieur des grandes agglomérations. La crise sanitaire a conduit certains ménages à redéfinir leur projet de vie en changeant le cas échéant de métiers ou de lieu d’habitation. Avec un marché du travail plus tendu, cette tentation ne peut que s’accentuer. Le développement du télétravail ou le développement de nouveaux types d’activités en lien avec les plateformes amènent certains actifs à changer de secteur d’activité.

De quels outils disposent les entreprises pour attirer et fidéliser leurs salariés ? La présence de produits d’épargne-retraite supplémentaires peut-elle jouer un rôle, tout comme l’existence de garanties prévoyance ?

Dans les prochaines années, les entreprises seront contraintes d’améliorer l’attractivité des emplois qu’elles proposent afin d’attirer des salariés et de les fidéliser. Ces derniers sont de plus en plus attentifs aux questions de conditions de travail au sens large du terme, et notamment de pénibilité. La problématique du logement et des déplacements est un facteur mis en avant par un nombre croissant d’entre eux. La question du niveau des retraites devrait également rester au cœur de l’actualité dans les prochaines années. Aujourd’hui, seulement, un salarié sur cinq cotise à un produit d’épargne-retraite. Or, selon l’enquête du Cercle de l’Épargne/Amphitéa de 2022, 71 % des actifs estiment que leur pension sera insuffisante pour vivre correctement à la retraite. Les jeunes actifs de 25 à 34 ans sont 78 % à le penser. Ils sont également majoritaires à considérer que le système de retraite actuel fera « faillite » d’ici quelques années. Si ce jugement est irrationnel compte tenu de la logique de répartition sur lequel repose notre système de retraite, il témoigne d’une véritable peur sur le sujet. La diffusion des produits de retraite supplémentaire sera sans nul doute un enjeu important d’ici le milieu du siècle. Au-delà de la question de la retraite, les entreprises, les branches professionnelles devront réfléchir sur la question de la prévoyance. L’épidémie de covid a conduit des millions de personnes à ne plus pouvoir exercer leur travail, soit car celui-ci était soumis à des fermetures administratives soit parce qu’elles devaient garder leurs enfants privés d’école. L’épidémie amène donc à réfléchir sur les niveaux de couverture et sur leurs modalités de déclenchement. Le réchauffement climatique avec la multiplication des évènements météorologiques extrêmes peut également provoquer des arrêts subis de travail (température excessive, inondations, tempêtes), des problèmes de santé, etc. Pour un ouvrier du bâtiment, pour un livreur, les canicules à répétition ne sont pas sans conséquence.

Le risque cybernétique doit par ailleurs être de plus en plus à prendre au sérieux. De nombreux hôpitaux ont, ces derniers mois, été piratés avec des demandes de rançon, ce qui les a obligés à réduire leur activité. En 2020, plus de 10 000 entreprises ont été concernées, avec des possibles arrêts d’activité et des préjudices importants. Les nouvelles formes de travail, les nouvelles organisations de travail, les nouveaux risques ainsi que l’apparition de nouvelles demandes de la part de la population, amènent la prévoyance à évoluer, à se moderniser. Elle est un outil important de valorisation du travail, surtout quand la main-d’œuvre devient rare.

A lire dans Le Mensuel de l’Épargne de juillet 2022

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