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Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’espérance de vie progressait avec la régularité d’un métronome. Chaque année ou presque, les Européens gagnaient environ trois mois d’existence supplémentaire. La longévité semblait un acquis structurel, une conquête irréversible des sociétés développées. Or, derrière la moyenne rassurante, une fracture s’est installée. Premièrement, les gains sont de plus en plus faibles, voire peuvent être remis en cause comme aux Etats-Unis ou lors de l’épidémie de covid, secondement, l’espérance de vie demeure différente selon les catégories sociales voire en fonction des lieux de résidence.
Les travaux récents menés par l’Institut national des études démographiques français et l’Institut démographique allemand BiB mettent en lumière une cassure intervenue autour de 2005. Entre 1992 et 2005, l’Europe occidentale connaissait une augmentation régulière de l’espérance de vie. Les hommes gagnaient en moyenne trois mois et demi d’espérance de vie par an, les femmes deux mois et demi. Les régions en retard progressaient plus vite que celles déjà favorisées. La convergence territoriale permettait d’espérer une harmonisation à terme des espérances de vie.
Depuis le milieu des années 2000, la mécanique s’est enrayée. Avant même le covid, en 2018 et 2019, les gains annuels n’étaient plus que de cinquante-cinq jours pour les hommes et de trente-cinq jours pour les femmes. La progression a été divisée par deux. Surtout, une divergence entre régions est remarquée. Les territoires les plus dynamiques continuent d’améliorer leurs performances tandis que les régions en difficulté stagnent, voire reculent. La longévité devient un marqueur territorial et social.
En France, en 2019, l’espérance de vie des femmes atteignait 87,33 ans à Paris contre 83,44 ans dans l’Aisne. Pour les hommes, elle culminait à 82,66 ans dans les Hauts-de-Seine contre 76,7 ans dans le Pas-de-Calais. L’écart dépasse cinq ans pour les hommes. Cinq années de vie supplémentaires ou perdues selon le département de résidence. En 2025, la moyenne nationale demeure élevée : 85,9 ans pour les femmes, 80,3 ans pour les hommes. Mais la moyenne masque la dispersion. Les territoires métropolitains intégrés à l’économie de services, concentrant emplois qualifiés et hauts revenus, prolongent la dynamique. D’autres espaces, marqués par la désindustrialisation, le chômage ou une moindre densité médicale, peinent à suivre.
La rupture observée après 2005 est étroitement corrélée à la mortalité des 55-74 ans. Dans les régions en décrochage, la mortalité de cette classe d’âge ne diminue plus. Elle stagne, parfois remonte. Cette génération, née après la Seconde Guerre mondiale, concentre les effets différés de comportements adoptés dans les années 1970 et 1980. Le tabagisme féminin en est l’illustration la plus nette. Sa progression à partir des années 1970 produit aujourd’hui ses effets sanitaires. L’alcool constitue un second déterminant majeur. En Allemagne, les différences régionales de prévalence du tabagisme expliquent une part importante des écarts de mortalité féminine. L’exposition à la pollution et le recours à une alimentation de mauvaise qualité peuvent également expliquer ce recul de l’espérance de vie. Aux Etats-Unis, la consommation d’opiacés joue un rôle majeur en la matière. La longévité ne dépend pas uniquement des progrès médicaux. Elle traduit des trajectoires comportementales et sociales. Les gains de productivité sanitaire ne compensent plus systématiquement les comportements à risque.
À ces facteurs s’ajoutent des dynamiques structurelles. Les comparaisons régionales reposent sur le lieu de résidence au moment du décès. Les migrations internes à l’Europe ont donc pu infléchir les statistiques. Les populations jeunes et en meilleure santé ont davantage tendance à s’installer dans les régions en croissance. La sélection migratoire renforce mécaniquement les écarts d’espérance de vie.
La crise financière de 2008 a accentué cette polarisation. Les grandes métropoles ont concentré capital humain et capital financier. D’autres territoires ont connu une stagnation, voire un déclassement. Les inégalités économiques deviennent des inégalités sanitaires.
L’Écosse reflète parfaitement les nouvelles tendances démographiques. Ce pays affiche une espérance de vie parmi les plus faibles d’Europe occidentale. La hausse de la mortalité chez les 35-54 ans avant la pandémie, liée aux abus d’alcool, de drogues et aux suicides.
Un autre facteur explique la disparition des gains d’espérance de vie. À mesure qu’une part croissante de la population atteint des âges élevés, le poids du vieillissement biologique s’accroît. Les gains marginaux deviennent plus difficiles à obtenir. La longévité entrerait dans une phase de rendement décroissant. La moindre épidémie de grippe influe sur l’espérance de vie globale en raison du poids des personnes âgées au sein des populations.
Malgré tout, certaines régions – Paris, Londres, certaines zones du nord de l’Italie ou de Suisse – continuent d’enregistrer des progressions soutenues. Les déterminants sociaux et comportementaux expliquent l’essentiel des divergences.
L’espérance de vie conditionne les régimes de retraite, les dépenses de santé, l’organisation de la dépendance. Une proportion de personnes âgées en mauvaise santé constitue un poids plus important pour le système d’État providence. Or, ce sont souvent les territoires les moins bien dotés en médecins et en établissements de santé qui sont confrontés au recul de l’espérance de vie.
Les systèmes de retraite occupent une place centrale dans les économies et les modèles sociaux des pays développés. Ils constituent à la fois un mécanisme de redistribution intergénérationnelle, un outil de protection contre le risque de pauvreté liée à l’âge et un facteur structurant des finances publiques.
La France, qui a choisi le « tout répartition » à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, est particulièrement confrontée au poids croissant des dépenses de retraite. Premier poste de dépenses sociales, les prestations servies aux retraités en 2022 représentaient 370 milliards d’euros en France (hors périmètre fonction publique) soit 13,4 % du PIB. Maintes fois critiqué pour sa complexité et son incapacité à supporter le coût des transformations démographiques, économiques et sociales, notre modèle constitue cependant un pilier du pacte social français auxquels les Français sont particulièrement attachés. De fait, la question des retraites demeure, année après année, un sujet de crispation, en témoignent les débats récurrents atour de l’âge de départ, le niveau des pensions, la durée de cotisation ou encore la soutenabilité financière du système. Pour autant, la France, comme l’ensemble des pays de l’OCDE, ne peut pas faire l’impasse d’une remise à plat de son modèle social pour répondre au défi lié au vieillissement de la population qui se traduit par une augmentation du nombre de retraités et un ralentissement relatif de la population active.
Le rapport « Pensions at a glance 2025 »publié fin novembre par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) s’inscrit dans cette réflexion globale. À travers une analyse approfondie des systèmes de retraite des pays membres et partenaires, Il étudie les tendances démographiques, économiques et institutionnelles à l’œuvre, ainsi que les réformes engagées pour y répondre. Ce panorama international constitue un outil de référence pour apprécier la position relative de la France, mesurer l’ampleur de ses spécificités et évaluer l’efficacité de ses choix en matière de retraite.
Au sommaire de l’étude
LA « SÉNIORISATION » DE LA SOCIÉTÉ : UNE RÉVOLUTION SILENCIEUSE DÉJÀ ENGAGÉE
La fin de l’exception française
Les systèmes de retraites à l’épreuve du vieillissement de la population
Un choc démographique différencié selon les pays
LA SOUTENABILITÉ FINANCIÈRE DU SYSTÈME DE RETRAITE EN QUESTION
Un système protecteur mais structurellement coûteux
Les effets de la conjoncture économique et du mode de financement des retraites
Quelles perspectives d’évolution dans les prochaines décennies ?
LA CAPITALISATION ET LES FONDS DE PENSION : UN LEVIER STRATÉGIQUE FACE AU MUR DÉMOGRAPHIQUE
Les vertus de la capitalisation : résilience et investissement
France : le poids encore résiduel de l’épargne retraite
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