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La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 n’a pas seulement acté la suspension, jusqu’à fin 2027, des paramètres centraux de la réforme des retraites de 2023 — relèvement de l’âge légal et allongement de la durée de cotisation – elle opère, de manière plus discrète, mais potentiellement plus structurante, une remise en cause du régime du cumul emploi-retraite qui depuis 2003 a fait l’objet de nombreuses modifications. Depuis plus de 20 ans, les pouvoirs publics hésitent entre assouplissement et durcissement. La réforme de la LFSS 2026 figure catégoriquement dans cette deuxième catégorie.
Alors que la réforme portée par Élisabeth Borne avait, en effet, assoupli ce dispositif en rétablissant la possibilité d’acquérir de nouveaux droits à retraite après liquidation, le législateur en 2025 a adopté une logique inverse avec une diminution de l’intérêt financier du cumul et l’orientation des seniors vers d’autres formes de transition, en particulier la retraite progressive, jusqu’ici marginale.
Cette inflexion s’inscrit dans le prolongement des analyses de la Cour des comptes. Dans ses travaux récents, celle-ci identifie environ 700 000 personnes en situation de cumul emploi-retraite, soit un peu plus de 5 % de l’ensemble des retraités.
La Cour distingue quatre profils types :
Le cumul emploi-retraite est utilisé comme un mécanisme de compensation de pensions insuffisantes pour une fraction non négligeable des retraités. Elle profite plutôt aux retraités aisés qui ont la possibilité de maintenir une activité durant les premières années de leur retraite.
Le droit en vigueur avant la réforme
Jusqu’à présent, deux régimes coexistaient :
Le cumul intégral
Quand un assuré liquide sa retraite à taux plein — soit en atteignant l’âge légal et la durée requise, soit en atteignant l’âge du taux plein automatique (67 ans) — il peut reprendre ou poursuivre une activité professionnelle sans aucune limite de revenus. Les revenus d’activité ne réduisent pas la pension.
Le cumul plafonné
En l’absence de taux plein, le cumul reste possible, mais plafonné. Le total des revenus d’activité et de pension ne peut excéder :
La réforme introduit une rupture nette en distinguant désormais trois situations selon l’âge.
Avant l’âge légal de départ à la retraite
Pour les personnes liquidant leur retraite de manière anticipée, chaque euro de revenu professionnel sera déduit à 100 % de la pension, dès le premier euro. Autrement dit, le cumul devient économiquement neutre, voire dissuasif.
Entre l’âge légal et 67 ans
Le cumul reste autorisé, mais sous condition. Les revenus d’activité supérieurs à un seuil annuel d’environ 7 000 euros — seuil cohérent avec les plafonds sociaux existants, bien qu’encore à confirmer par décret — entraîneront une minoration de pension équivalente à 50 % de la part excédentaire.
Exemple :
Un retraité de 65 ans percevant 10 000 euros de revenus d’activité verra la fraction excédant 7 000 euros, soit 3 000 euros, entraîner une réduction annuelle de pension de 1 500 euros.
À partir de 67 ans
Le cumul redevient intégral. La pension n’est plus affectée par les revenus d’activité.
Objectifs affichés et économies attendues
Le Gouvernement espère dégager plusieurs centaines de millions d’euros d’économies par an, un ordre de grandeur cohérent compte tenu du nombre de cumulants et de la concentration des revenus d’activité chez les profils les plus qualifiés.
L’autre objectif est comportemental. Les pouvoirs publics escomptent que les seniors retardent la liquidation de leurs droits à la retraite et qu’ils opteront en priorité à la retraite progressive. Or ce dispositif ne concerne aujourd’hui qu’environ 30 000 personnes, soit moins de 0,5 % des assurés proches de la retraite, malgré des assouplissements successifs.
Des effets redistributifs et économiques ambigus
Cette réforme constitue une rupture avec la philosophie suivie depuis 2003, qui visait à lever les freins à l’activité des seniors. Elle affectera en priorité :
Ces trois catégories sociales sont celles qui recourent le plus au cumul emploi-retraite et génèrent les revenus les plus significatifs.
Les conséquences possibles sont multiples :
Le retour au cumul intégral à 67 ans pose une difficulté structurelle. En France, l’âge moyen effectif de départ à la retraite s’établit autour de 62 ans et demi. Exiger une interruption d’activité de plus de quatre ans avant de pouvoir retravailler librement apparaît peu réaliste, tant du point de vue des compétences que de l’employabilité. De fait, une majorité des cumulants actuels ont moins de 65 ans, ce qui laisse penser que le dispositif risque davantage de réduire l’offre de travail senior que de la réorienter. Il risque également de favoriser le travail non déclaré.
Instituée par la loi du 31 décembre 1988, la retraite progressive permet aux salariés de réduire leur activité en fin de carrière tout en percevant une fraction de leur pension.
Elle répond à une double logique :
À l’origine, elle concernait les salariés de 60 à 65 ans travaillant entre 40 % et 80 % du temps légal.
En 1993 (réforme Balladur), les conditions se sont resserrées : âge d’accès porté à 61, puis à 62 ans. Le dispositif, jugé trop complexe, était alors peu utilisé.
La loi Fillon du 21 août 2003 relance la retraite progressive :
La loi de 2010 (réforme Woerth-Sarkozy) relève l’âge légal à 62 ans. Le législateur conditionnait alors l’accès à la retraite progressive à « l’atteinte de l’âge légal de départ à la retraite moins deux ans » soit 60 ans.
En 2014, le dispositif est étendu aux cadres au forfait-jours et à l’ensemble des régimes alignés. Le nombre de bénéficiaires passe ainsi de 3 000 en 2013 à environ 25 000 en 2017, puis 40 000 en 2022.
Jusqu’en 2023, seuls les salariés du régime général, les exploitants agricoles et les agents non titulaires de la fonction publique étaient éligibles.
La réforme de 2023 étend le dispositif aux indépendants, aux professions libérales, ainsi qu’aux fonctionnaires et aux affiliés aux régimes spéciaux (à compter du 1er septembre 2023 pour les premiers, du 1er janvier 2024 pour les seconds).
Les fonctionnaires « actifs » ou « super-actifs » peuvent en bénéficier, mais selon les conditions d’âge des sédentaires, ce qui limite leur accès.
Ils doivent :
La demande s’effectue via ENSAP pour les agents de l’État, et via l’administration pour les fonctionnaires territoriaux ou hospitaliers (CNRACL).
La pension versée est proportionnelle à la quotité non travaillée (ex. : 30 % de pension pour un temps partiel à 70 %).
L’ANI du 14 novembre 2024 sur l’emploi des seniors, transposé par le décret n° 2025-681 du 15 juillet 2025, a fixé l’âge d’ouverture du droit à la retraite progressive à 60 ans pour les pensions prenant effet à compter du 1er septembre 2025.
La réforme oblige désormais l’employeur à motiver son refus : l’absence de réponse dans les deux mois vaut acceptation. Le refus ne peut être justifié que par :
Pendant la période de retraite progressive, les cotisations retraite continuent d’être versées et comptent pour la liquidation définitive des droits à pension.
Au 31 décembre 2023, 26 820 personnes (dont 68 % de femmes) bénéficiaient d’une retraite progressive dans le régime général, soit une hausse de 10,7 % en un an.
L’âge moyen est de 61,9 ans (61,8 ans pour les femmes, 62,2 pour les hommes).
À la MSA salariés, 820 personnes en bénéficient (58 % de femmes), avec un âge moyen de 63,9 ans.

Depuis qu’il existe, le cumul emploi-retraite oscille entre ouverture et restriction, au gré des priorités politiques et économiques du moment. D’un outil de flexibilité et de valorisation de l’expérience, il tend aujourd’hui à redevenir un dispositif de gestion budgétaire, soumis à de multiples plafonds et contraintes. La réforme de 2023 avait redonné un souffle à cette liberté professionnelle en réintroduisant la possibilité d’acquérir de nouveaux droits ; le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 tend à en limiter la portée.
Cette instabilité traduit une hésitation chronique : faut-il encourager les seniors à prolonger leur activité pour soutenir le financement du système, ou, au contraire, réserver les emplois aux actifs plus jeunes ? En filigrane, c’est la place du travail en fin de vie professionnelle qui se redessine.
Dans ce contexte, la retraite progressive apparaît comme le compromis que les pouvoirs publics cherchent à imposer : un départ en douceur, calibré et socialement acceptable. Le dispositif séduit, mais reste marginal au regard du nombre de retraités potentiellement concernés. Sa montée en puissance dépendra de la souplesse des entreprises, de l’adaptation des statuts publics et de la simplification administrative.
À terme, le véritable enjeu ne sera pas tant de savoir comment encadrer le cumul ou la retraite progressive, mais comment repenser le lien entre activité, utilité sociale et transmission. Une société vieillissante ne peut se priver de l’expérience de ses aînés ; encore faut-il qu’elle sache leur offrir des formes d’engagement et de travail compatibles avec leurs aspirations et leurs capacités. La réforme des retraites ne se joue donc pas seulement sur les âges. Elle se joue également sur la manière dont chacun peut continuer à participer, autrement, à la vie économique et sociale.
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