La situation économique des retraités français se caractérise par un paradoxe apparent, leur niveau de vie est proche – voire légèrement supérieur en intégrant les loyers imputés – à celui de l’ensemble de la population mais une majorité de Français estime que la situation est tout autre et qu’elle est amenée à se dégrader. Quelles sont les raisons de cet écart qui ne cesse de s’accroître et qui alimente la défiance à l’encontre des pouvoirs publics ? En se fondant sur les documents du Conseil d’Orientation des Retraites, le Cercle de l’Épargne tente d’y répondre.
En 2023, la pension brute individuelle moyenne s’élève à 1 692 euros mensuels, soit 54,3 % du revenu individuel brut d’activité. Les ménages retraités perçoivent en moyenne 2 978 euros mensuels de revenu disponible, contre 4 263 euros pour les ménages actifs. Ces chiffres semblent souligner que les retraités sont plus pauvres que les actifs. Dans les faits, il en est tout autrement car il faut raisonner en revenu disponible et en pouvoir d’achat par unité de consommation. Rapporté à la taille des ménages (1,2 UC pour les retraités contre environ 1,6 pour les actifs), le niveau de vie individuel moyen des retraités atteint 2 473 euros mensuels, contre 2 468 euros pour l’ensemble de la population. En intégrant les loyers imputés nets des intérêts d’emprunts, le niveau de vie des retraités dépasse même celui de l’ensemble de la population de 6,5 %. Or les retraités sont propriétaires de leur résidence principale à 75 %.
L’indicateur de pauvreté confirme que les retraités français sont dans une meilleure situation financière, en moyenne, que le reste de la population. En 2023, le taux de pauvreté des retraités s’élève à 10,5 %, contre 15,4 % pour l’ensemble de la population. Le minimum vieillesse joue ici un rôle stabilisateur déterminant. À ce titre, le nombre de bénéficiaires du minimum vieillesse s’est fortement réduit. En 2024, 750 000 personnes le touchaient contre 1,7 million en 1981 quand entre-temps le nombre de retraités est passé de 5 à 17 millions.
Tous les retraités ne sont pas dans la même situation. Le niveau de vie des 60/79 ans est nettement supérieur à celui des plus de 80 ans. Cet écart s’explique par la montée en puissance du travail féminin et par l’amélioration des revenus en particulier pour les ménages les plus modestes. La pension moyenne, en France, était, en 2023, de 1 620 euros (1 306 pour une femme et 2 089 pour un homme).
En 2021, le patrimoine brut moyen des ménages retraités atteint 336 900 euros, légèrement supérieur à celui des actifs (+2,5 %). L’écart devient significatif lorsque l’on raisonne en patrimoine net (après prise en compte des remboursements d’emprunts). Il s’élève à 309 948 euros pour les retraités contre 239 951 euros pour les actifs, soit un différentiel de +29 %. L’endettement moyen des retraités est de 6 738 euros contre 69 027 euros pour les actifs. Le patrimoine médian des retraités (217 900 euros) est supérieur de 30 % environ à celui des actifs (173 200 euros).
La structure du patrimoine est également différenciée. L’immobilier représente 64 % du patrimoine brut des retraités (216 000 euros en moyenne), contre 61 % pour les actifs. Les retraités détiennent en moyenne 91 000 euros d’actifs financiers, contre 56 000 euros pour les actifs, soit un écart de +63 %. Ce surcroît d’actifs financiers explique que les revenus du patrimoine des ménages retraités (555 euros mensuels) excèdent ceux des ménages actifs (383 euros).
Le montant plus élevé du patrimoine chez les retraités est assez logique. La logique de cycle de vie est ici pleinement à l’œuvre avec le phénomène d’accumulation. Par ailleurs, avec l’allongement de l’espérance de vie, la transmission du patrimoine intervient de plus en plus. Enfin, la forte valorisation des actifs immobiliers et mobiliers a accentué, ces dernières années, les écarts de patrimoine. Entre 1998 et 2021, le patrimoine brut a été multiplié par 2,5.
Les inégalités de patrimoine sont structurellement élevées en France (indice de Gini passé de 0,639 à 0,662 entre 1998 et 2021). Toutefois, elles sont moins marquées chez les retraités que chez les actifs. En 2021, les 10 % de retraités les plus riches détiennent 42 % de la masse de patrimoine brut, contre 51 % pour les 10 % d’actifs les plus riches. À l’inverse, la moitié la moins dotée des retraités possède 8 % du patrimoine total (7 % chez les actifs).
En 2024, 49 % des Français estiment que le niveau de vie des retraités est inférieur à celui de l’ensemble de la population (étude COR). Seuls 16 à 20 % considèrent qu’il est supérieur. Selon une étude du Cercle de l’Épargne, 71 % des Français considèrent que leurs pensions ne leur permettront pas de vivre correctement à la retraite.
La perception varie selon le quintile de niveau de vie : environ 62 % des individus du premier quintile estiment que les retraités ont un niveau de vie inférieur, contre 44 % dans le cinquième quintile
Le niveau de vie relatif des retraités a progressé de 30 points entre 1970 et le milieu des années 1990, sous l’effet de la montée en charge du système des retraités et tout particulièrement des régimes complémentaires AGIRC/ARRCO ainsi que sous l’effet de l’amélioration des carrières, tout particulièrement des femmes. Depuis le milieu des années 1990, le niveau de vie est globalement stable, voire il diminue en valeur relative légèrement. Les effets noria se sont atténués pour les générations postérieures à 1956. Les conséquences des réformes adoptées commencent à se faire ressentir (allongement de la durée d’assurance, indexation sur les prix, baisse du rendement des régimes complémentaires). Les augmentations d’impôt dans les années 2010 ont également pesé sur le pouvoir d’achat des retraités.
Le Conseil d’Orientation des Retraites à long terme a, dans son rapport de 2025 et dans des notes publiées au mois de février 2026, a mis en évidence que le niveau de vie relatif des retraités devrait diminuer dans les prochaines années. Les résultats cités s’inscrivent dans le scénario de référence du COR, avec des hypothèses macro-démographiques explicites : fécondité 1,8 enfant par femme, solde migratoire net 70 000/an, poursuite des gains d’espérance de vie ; chômage à 7 % à partir de 2032 ; et surtout croissance de la productivité horaire du travail de 0,7 %/an à partir de 2040. Or, pour le moment, ces hypothèses ne sont pas respectées. Le taux de chômage tend à remonter et la productivité est en recul entre 2019 et 2026. Le taux de fécondité est, de son côté, en forte baisse.
Le COR indique qu’entre 2024 et 2070, dans son scénario de référence, les pensions augmenteraient en moyenne de 0,3 % par an en réel, tandis que les revenus d’activité progresseraient de 0,7 % par an (portés par les gains de productivité). L’écart peut apparaître mais à l’échelle d’une vie professionnelle, il se révèle important. Les pensions sur 43 ans augmenteraient de 14 % contre 35 % pour les salaires. Évidemment si les gains de productivité sont absents, la donne est tout autre.
Selon le COR, le niveau de vie relatif des retraités devrait donc baisser en s’établissant à 89,3 % du niveau de vie de l’ensemble de la population en 2070. L’indicateur retrouverait ainsi des valeurs proches de celles des années 1980, c’est-à-dire une période où la maturité du système et l’amélioration des carrières n’avaient pas encore produit tous leurs effets.
Compte tenu de la progression plus faible des pensions dans les prochaines années, la part de retraités dont le niveau de vie est inférieur à 60 % du niveau de vie médian devrait augmenter. Dans le scénario de référence du COR (juin 2025), cette part, autour de 10 % actuellement, remonterait sensiblement pour atteindre un niveau proche de 20 % en 2070.
Le décrochage de niveau de vie des retraités est la conséquence des réformes engagées depuis 1993. L’indexation des pensions sur les prix (et non sur les salaires) protège le pouvoir d’achat au sens strict mais qui ne permet pas aux retraités de suivre l’évolution du niveau de vie des actifs. La baisse du rendement des régimes complémentaires de retraite explique également l’érosion du niveau relatif des retraités. Le ralentissement de l’effet noria, l’amélioration des pensions entre générations (1930 à 1943 : +24 % en euros constants) s’estompe. La retraite des hommes augmente faiblement car ces derniers ont été confrontés au chômage de masse dans les années 1980 et 1990. L’effet noria des femmes qui a été fort ces dernières années se réduira également dans les prochaines décennies.
Selon les travaux du COR, le niveau de vie relatif des retraités, aujourd’hui proche de la parité (100,2 % en 2023), diminuerait progressivement après une amélioration transitoire en 2025-2026 liée à la vague inflationniste, pour atteindre 89,3 % en 2070 dans le scénario de référence (juin 2025). Le procès fait à l’encontre des baby-boomers est en grande partie infondé, surtout pour ceux nés dans les années 1960. Ces derniers supporteront les effets des différentes réformes de retraite avec une baisse relative des pensions complémentaires, la désindexation des pensions par rapport aux salaires, le calcul des pensions de base sur les 25 meilleures années et non les dix meilleures, l’allongement de la durée de cotisation et le report de l’âge de la retraite.
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