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L’épargne des Français face à l’impératif productif

Etudes 10 septembre 2026

Les Français figurent parmi les plus gros épargnants d’Europe, avec plus de 2 000 milliards d’euros placés en assurance-vie, mais seulement 19 % de leur patrimoine financier investi en actions. Selon Rexecode, une allocation un peu plus dynamique aurait permis aux ménages d’accumuler 340 milliards d’euros de patrimoine supplémentaire en vingt ans.

Les Français épargnent mais ils sont souvent accusés de mal épargner. Ils privilégieraient des placements peu rémunérateurs et peu productifs. Ce jugement de valeur sert d’aiguillon l’étude de Rexecode « Repenser l’allocation de l’épargne des ménages en France et en Europe ».

Depuis la crise sanitaire, le taux d’épargne des ménages français demeure parmi les plus élevés des pays développés. En parallèle, l’encours de l’assurance-vie dépasse désormais 2 000 milliards d’euros et les dépôts bancaires atteignent des niveaux historiques. Pourtant, leur patrimoine financier reste très inférieur à celui des ménages américains, danois ou suédois quand il est rapporté au revenu disponible. Si les ménages français détenaient un patrimoine financier équivalent à celui des Américains ou des Scandinaves, celui-ci serait pratiquement deux fois plus élevé.

En France, la composition des portefeuilles demeure dominée par les dépôts bancaires, les produits garantis et l’assurance-vie. Les actions, une fois neutralisés les effets d’intermédiation financière grâce au travail de «  transparisation » réalisé par Rexecode, ne représentent qu’environ 19 % du patrimoine financier des ménages français, y compris pour les catégories d’épargnants les plus aisées où cette proportion demeure étonnamment faible. Les rapporteurs de Rexecode estiment que le rendement annuel moyen du patrimoine financier français est inférieur de 3 à 4 points à celui observé dans les pays scandinaves. Sur vingt ans, une allocation légèrement plus favorable aux actions aurait procuré près de 340 milliards d’euros de patrimoine supplémentaire aux ménages français, soit l’équivalent de 12 % du PIB, sans augmentation significative du risque à moyen terme.

L’étude apporte également un éclairage utile sur un débat souvent caricaturé. Les Français seraient culturellement hostiles au risque. Les enquêtes internationales ne confirment pas cette hypothèse. Leur aversion au risque apparaît proche de la moyenne observée dans les pays développés. Ce sont davantage les incitations institutionnelles qui orientent les comportements. Le monde de l’épargne en France se caractérise par des incitations fiscales qui aident toutes les catégories d’épargne, une réglementation prudentielle très protectrice, une distribution bancaire historiquement tournée vers les produits garantis et une éducation financière encore insuffisante. Le succès rapide du Plan d’épargne retraite montre d’ailleurs que les comportements peuvent évoluer avec un cadre réglementaire relativement simple.

Les pays disposant de systèmes importants de retraite par capitalisation — États-Unis, Suède, Danemark ou Pays-Bas — affichent non seulement un patrimoine financier nettement supérieur, mais également une exposition beaucoup plus forte aux fonds propres des entreprises. Aux États-Unis, près d’un tiers du patrimoine financier est directement investi en actions cotées, aux Pays-Bas, plus de la moitié des actifs financiers correspond à des droits à pension investis sur les marchés. Ces dispositifs permettent aux ménages de bénéficier pleinement de la création de valeur des entreprises tout en fournissant à celles-ci des capitaux stables.

La France présente une configuration presque inverse. Les dépôts représentent environ un tiers du patrimoine financier et l’assurance-vie plus d’un quart. Cette structure offre une excellente protection du capital mais limite fortement la participation des ménages à la croissance des entreprises. Plus encore, elle réduit la capacité de financement de l’économie nationale. Les entreprises françaises, notamment les plus innovantes, restent fortement dépendantes des investisseurs étrangers pour leurs augmentations de capital. Cette situation explique en partie la place prépondérante des investisseurs internationaux dans le capital du CAC 40 ainsi que dans la détention de la dette publique française.

Le rapport dépasse toutefois la seule question patrimoniale pour proposer une véritable réflexion macroéconomique. L’allocation optimale de l’épargne ne consiste pas uniquement à maximiser le rendement individuel. Elle doit également favoriser l’investissement productif, l’innovation et la croissance potentielle. Le cas suédois illustre cette dynamique. La réforme engagée dans les années 1990 a introduit une composante de capitalisation dans un système auparavant exclusivement fondé sur la répartition. Aujourd’hui, les fonds de pension irriguent largement le financement des entreprises nationales. Contrairement à une idée répandue, cette capitalisation ne provoque pas une fuite massive des capitaux. 43 % des investissements demeurent orientés vers les entreprises domestiques, illustrant la persistance d’un fort biais national. Ce modèle contribue à expliquer le dynamisme du marché boursier suédois, qui a enregistré davantage d’introductions en Bourse au cours de la dernière décennie que la France et l’Allemagne réunies.

Les conclusions de Rexecode invitent ainsi à dépasser l’opposition traditionnelle entre sécurité et rendement. Dans une économie vieillissante, où la croissance potentielle ralentit et où les finances publiques sont durablement contraintes, la question centrale n’est plus seulement le volume de l’épargne mais sa capacité à financer les actifs les plus créateurs de richesse. L’épargne n’est pas une fin en soi ; elle constitue un instrument d’accumulation du capital. Lorsqu’elle demeure excessivement concentrée sur des supports liquides ou garantis, elle protège le patrimoine individuel mais contribue moins efficacement à la croissance collective. Cette réflexion rejoint les conclusions du rapport Draghi sur la compétitivité européenne. Le principal déficit de l’Europe n’est plus celui de l’épargne, mais celui de sa transformation en investissements productifs. La France dispose de l’une des capacités d’épargne les plus importantes du continent. Son véritable défi consiste désormais à convertir cette abondance en capital d’innovation, en financement des entreprises et, in fine, en gains de productivité. L’enjeu dépasse la seule performance financière des ménages : il conditionne la capacité du pays à financer sa croissance future tout en préservant son modèle économique et social.

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