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Le 31 août dernier, nous avons appris avec tristesse le décès d’Édouard Balladur. Je voudrais ici rendre hommage non seulement à l’ancien Premier ministre, mais aussi à l’homme que j’ai personnellement connu et avec lequel j’ai eu l’occasion d’échanger à de nombreuses reprises.
Édouard Balladur avait une qualité rare en politique, il savait regarder au-delà de l’échéance suivante. Sur les retraites comme sur le financement de l’économie, il avait compris très tôt que les évolutions démographiques imposeraient de faire évoluer notre modèle. Ministre de l’Économie et des Finances entre 1986 et 1988, il fut ainsi à l’origine des premiers plans d’épargne en vue de la retraite, créés par la loi du 17 juin 1987 et ouverts à compter du 1er janvier 1988.
Il ne s’agissait évidemment pas de remettre en cause la retraite par répartition. L’idée était, au contraire, de la consolider en permettant aux Français de se constituer progressivement un complément de retraite par capitalisation. Cette première tentative fut rapidement interrompue après l’alternance de 1988. À compter du 1er janvier 1990, il ne fut plus possible d’ouvrir de nouveaux plans ni d’effectuer de nouveaux versements. Quelques années plus tard, lorsque Édouard Balladur devint Premier ministre, nous avons naturellement reparlé de cette question. Il m’encouragea à avancer sur le sujet. Alors député des Vosges, je déposai en novembre 1993 une proposition de loi visant à créer un véritable étage supplémentaire de retraite par capitalisation, organisé à la fois dans un cadre individuel et collectif.
Je garde le souvenir d’un Premier ministre qui connaissait parfaitement les enjeux du dossier et qui savait combien le temps joue un rôle essentiel en matière d’épargne retraite. Il était pleinement conscient de la nécessité de renforcer les fonds propres de nos entreprises et de renforcer notre marché financier. Après plusieurs années de travaux, d’auditions, de discussions et de débats, la loi créant les plans d’épargne retraite fut définitivement adoptée, grâce au soutien d’Alain Juppé, alors Premier Ministre, le 20 février 1997 et promulguée le 25 mars. Cette loi allait beaucoup plus loin que la simple création d’un nouveau produit d’épargne. Nous voulions créer de véritables fonds de pension français, adaptés à notre modèle social avec la participation des partenaires sociaux et des adhérents. Par ailleurs, les sommes collectées devaient être gérées par des fonds d’épargne retraite spécifiques, soumis à des règles prudentielles et placés sous le contrôle de comités de surveillance. La loi permettait d’investir largement dans les actions et dans les fonds propres des entreprises. Ces derniers avaient également l’obligation d’exercer leurs droits de vote dans l’intérêt de leurs adhérents.
Notre objectif était double : permettre aux salariés de se constituer, durant toute leur vie professionnelle, un véritable complément de retraite et faire émerger en France des investisseurs institutionnels de long terme capables de financer nos entreprises. Malheureusement, cette loi n’eut jamais réellement la possibilité de vivre. Après l’alternance de juin 1997, le gouvernement de Lionel Jospin choisit de ne pas prendre les textes nécessaires à sa mise en œuvre. Elle fut finalement abrogée en janvier 2002.
Cette histoire laisse un sentiment de gâchis. Entre les premières initiatives d’Édouard Balladur en 1987 et aujourd’hui, près de quarante années se sont écoulées. En matière de capitalisation, quarante ans représentent presque deux générations d’épargnants. Si la France avait conservé le cap engagé à la fin des années 1980 et dans les années 1990, les fonds d’épargne retraite auraient pu, selon mes estimations, disposer aujourd’hui d’un encours de l’ordre de 1 000 milliards d’euros, soit près du tiers du PIB. La France disposerait alors de puissants investisseurs de long terme capables d’accompagner ses entreprises, son innovation, ses infrastructures et sa transition énergétique. Une part beaucoup plus importante de l’épargne des Français contribuerait directement au financement de l’économie française et européenne.
Nos partenaires qui ont fait le choix de la capitalisation disposent aujourd’hui de ces masses financières. Nous, nous débattons encore de la nécessité de mieux orienter l’épargne vers le financement productif.
Il ne sert néanmoins à rien de pleurer sur le lait renversé. Le meilleur hommage que nous puissions rendre aujourd’hui à Édouard Balladur est peut-être de reprendre le travail là où nous l’avons laissé. La France a toujours besoin d’un véritable système de fonds de pension, complémentaire de la répartition, ouverts au plus grand nombre, organisés dans la durée, associant les partenaires sociaux et les épargnants, et investis dans le financement de notre économie. Édouard Balladur l’avait compris il y a près de quarante ans. Il serait temps, enfin, d’en tirer toutes les conséquences.
LE CHIFFRE CLÉ
1 000 milliards d’euros : encours qu’auraient pu atteindre aujourd’hui les fonds d’épargne retraite français si un véritable système de capitalisation avait été développé et maintenu depuis la fin des années 1980.
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