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Le patrimoine des retraités : les dangers du vieillissement démographique

Les retraités représentent, en France, un peu plus d’un tiers des ménages (36,2 %), mais détiennent, selon l’INSEE près de 38,5 % du patrimoine brut total (enquête patrimoine 2021). En moyenne, un ménage retraité dispose en 2021 d’un patrimoine brut de 336 900 euros, légèrement supérieur à celui des actifs (328 700 euros). Mais cette apparente proximité masque une divergence fondamentale : une fois l’endettement pris en compte, l’écart devient est plus marqué.

Le patrimoine net atteint 309 900 euros pour les retraités, contre 240 000 euros pour les actifs, soit un différentiel de près de 70 000 euros, équivalant à +29 %. Cette supériorité ne résulte pas d’une accumulation plus rapide mais d’un phénomène plus simple et plus décisif : la disparition progressive de la dette. Les retraités, ayant soldé l’essentiel de leurs emprunts immobiliers, ne supportent plus qu’un endettement résiduel de 6 700 euros en moyenne, quand les actifs restent exposés à hauteur de près de 69 000 euros. La richesse des retraités est ainsi une richesse consolidée, débarrassée du levier du crédit, stabilisée dans ses composantes.

L’immobilier, la base du patrimoine des retraités

Le patrimoine des retraités reste dominé par la pierre. Ils sont, en effet, pour plus de 73 % d’entre eux propriétaires de leur résidence principale. L’immobilier représente 64 % du patrimoine total, soit environ 216 000 euros en moyenne, un niveau légèrement supérieur à celui des actifs (201 000 euros). Cette prééminence immobilière traduit à la fois une stratégie patrimoniale de long terme et une protection contre les aléas financiers.

Les retraités sont également investis sur les produits financiers. Ils détiennent en moyenne 91 000 euros d’actifs financiers, contre 56 000 euros pour les actifs, soit un écart de +63 %. Leur patrimoine est ainsi plus diversifié, avec une part financière atteignant 27 %, contre 17 % seulement pour les actifs.

Cet écart a plusieurs origines. D’une part, la liquidation du patrimoine professionnel lors du passage à la retraite se traduit souvent par une transformation en actifs financiers ou immobiliers. D’autre part, la réception d’héritages, plus fréquente à des âges avancés, vient alimenter le stock de capital financier. Enfin, la stabilisation des besoins de consommation permet une accumulation continue d’épargne liquide ou investie en fin de carrière professionnelle et durant la première partie de la retraite. Le taux d’épargne des retraités est, en France, supérieur à celui de l’ensemble de la population.

Une accumulation patrimoniale portée par le cycle de vie… mais transformée par les mutations économiques

Entre 1998 et 2021, le patrimoine brut moyen des ménages a été multiplié par 2,5 en euros courants. Cette progression spectaculaire s’est opérée en deux temps.

La première phase, de 1998 à 2010, correspond à un véritable âge d’or patrimonial. Le patrimoine a presque doublé, porté à plus de 70 % par la hausse des prix immobiliers. L’accès au crédit, la baisse des taux d’intérêt et la valorisation continue du foncier ont permis une accumulation rapide, particulièrement favorable aux générations aujourd’hui retraitées.

La seconde phase, de 2010 à 2021, marque un ralentissement : la progression n’est plus que de 20 % pour les retraités et 23 % pour les actifs. L’immobilier continue de jouer un rôle moteur, mais la dynamique s’essouffle, tandis que le patrimoine professionnel se stabilise, voire recule pour les retraités.

En 1998, le pic patrimonial était atteint vers 55 ans. En 2010, c’était à 60 ans. Maintenant, il se situe au-delà de 65 ans. La richesse ne décroît plus immédiatement après la retraite ; elle se maintient, voire continue de croître.

Le patrimoine financier continue d’augmenter jusqu’à environ 70 ans, avant de se stabiliser. L’immobilier, quant à lui, ne commence à diminuer qu’après 75 ans, âge auquel les dépenses liées à la dépendance deviennent significatives. Cette évolution s’explique par plusieurs facteurs : la relative générosité du système de retraite, la prise en charge des dépenses de santé, la volonté de transmission et le report de l’âge des héritages. Elle traduit une transformation profonde du rapport à l’épargne : celle-ci n’est plus seulement un outil de consommation différée, mais un instrument de sécurisation et de transmission.

Des inégalités atténuées mais solidement ancrées

Si les retraités apparaissent globalement plus homogènes que les actifs, les inégalités patrimoniales demeurent importantes. Les 10 % les plus riches détiennent 42 % du patrimoine, contre 51 % chez les actifs, signe d’une concentration moindre mais toujours élevée. Le patrimoine médian des retraités s’établit à 217 900 euros, soit 1,3 fois celui des actifs (173 200 euros). En haut de la distribution, les écarts se resserrent. Les 10 % des retraités les plus riches disposent d’au moins 718 400 euros, un niveau légèrement inférieur à celui des actifs les plus aisés (751 800 euros).

Les déterminants sociaux : une cartographie des inégalités

Le patrimoine reste profondément structuré par la trajectoire professionnelle. Les anciens cadres et professions libérales disposent en moyenne de 630 000 euros, soit près du double de la moyenne des retraités. Leur patrimoine est plus diversifié, avec une part financière atteignant 30 %.

Les anciens indépendants présentent également des patrimoines élevés, souvent constitués autour de leur outil de travail. Leur patrimoine moyen avoisine 488 000 euros, avec une composante professionnelle encore significative (11 %).

À l’inverse, les anciens salariés non-cadres – employés et ouvriers – disposent de patrimoines plus modestes, fortement concentrés sur l’immobilier, qui représente jusqu’à 71 % de leur richesse.

La famille, matrice invisible du patrimoine

La structure familiale joue un rôle déterminant dans l’accumulation patrimoniale. Les couples retraités disposent en moyenne de 473 700 euros, contre 229 900 euros pour les personnes seules. Le patrimoine est ainsi divisé par deux en l’absence de vie conjugale, traduisant l’importance des économies d’échelle et de la double capacité d’épargne.

Le nombre d’enfants influe également sur la constitution du patrimoine. Les ménages ayant eu 2 enfants présentent les niveaux les plus élevés (363 500 euros en moyenne), tandis que ceux ayant 4 enfants ou plus voient leur patrimoine diminuer (289 300 euros), signe des contraintes budgétaires associées à la taille de la famille.

Les trajectoires diffèrent également selon le genre. Les femmes seules avec enfants disposent d’un patrimoine inférieur d’environ 20 % à celles sans enfant, illustrant les effets cumulatifs des inégalités professionnelles et familiales.

L’héritage, clé de voûte des dynamiques patrimoniales

Les ménages ayant reçu un héritage disposent d’un patrimoine moyen de 442 000 euros, contre 238 000 euros pour les autres, soit un écart de près du simple au double. Environ 30 % des individus ont hérité au cours de leur vie, proportion qui atteint 53 % après 70 ans. Parmi les 10 % les plus riches, 44 % ont reçu un héritage, et 62 % lorsqu’ils cumulent haut patrimoine et haut niveau de vie. Les donations, plus encore que les héritages, accentuent ces écarts : elles concernent 43 % des ménages les plus aisés, contre 18 % en moyenne.

Vers une société de l’héritage ?

Avec le vieillissement de la population, le nombre de décès est amené de s’accroître et avec lui celui des héritages. Cette évolution renforcera la concentration du capital et les inégalités. Les héritages intervenant de plus en plus tard ; ce sont des retraités qui bénéficieront du patrimoine de leurs parents. Le risque est que ce capital soit placé de manière peu dynamique ce qui ne favorisera pas la croissance de l’économie.

La géopolitique discrète des retraités expatriés

La France compte 17 millions de pensionnés, dont un million vivent au-delà des frontières. Pour un grand nombre d’entre eux, il s’agit d’anciens travailleurs immigrés retournés dans leur pays d’origine pour y passer leur retraite. Mais de plus en plus de retraités français choisissent aujourd’hui de s’expatrier, à la recherche de meilleures conditions de vie ou par goût du dépaysement. L’exil peut aussi répondre à des objectifs fiscaux. Ces retraités privilégient les pays proches de la France, en règle générale situés sur le pourtour méditerranéen.

Selon les données de la Caisse nationale d’assurance vieillesse (CNAV), près de 120 000 pensionnés du régime général nés en France vivent désormais hors du territoire. En y ajoutant les régimes complémentaires et spéciaux, ce chiffre dépasse le demi-million. Depuis l’an 2000, le nombre de retraités installés hors de France a progressé de plus de 20 %. Chaque année, quelques milliers franchissent le pas.

La fiscalité : un moteur de l’exil

Les candidats à l’exil à la retraite le font souvent pour des raisons fiscales. La fiscalité française des retraités n’a pas été, ces dernières années, alourdie de manière spectaculaire. Mais la perception l’emporte sur la réalité. De fait, ce sont surtout des entrepreneurs, des professions libérales et des retraités disposant de revenus et d’un patrimoine importants qui optent pour l’expatriation.

En matière de revenu, les retraités supportent un impôt progressif dont le taux marginal peut atteindre 45 %, auquel s’ajoutent la CSG et la CRDS (9,1 % sur les pensions, hors exonérations). À cela vient s’ajouter la fiscalité successorale. En ligne directe, après un abattement de 100 000 euros, le taux atteint 45 % pour les transmissions supérieures à 1,8 million d’euros. Dans un rapport de septembre 2024, la Cour des comptes rappelait que le poids des droits de succession et de donation représente, en France, 0,74 % du PIB, l’un des ratios les plus élevés de l’OCDE. En comparaison, ce taux est de 0,3 % en Allemagne, 0,15 % en Espagne et 0,05 % en Italie. Le Portugal ne taxe quasiment pas les transmissions en ligne directe.

De nombreux Français estiment que les droits de succession sont trop élevés. En mai 2024, un baromètre Odoxa indiquait que 77 % des Français considéraient ces droits comme « injustifiés ». Ce résultat est paradoxal, car plus de 80 % des héritages parent-enfant échappent en réalité à l’impôt grâce aux abattements. En France, l’héritage est vécu comme un droit naturel, et son imposition comme une spoliation.

L’Italie : le nouvel eldorado

Afin d’y échapper, certains Français sont tentés de s’installer à l’étranger et notamment en Italie. Milan figure parmi les villes de plus en plus appréciées des Français. Dynamique, bien reliée aux réseaux de transports internationaux et proche des stations de ski, la ville dispose d’un lycée français de très bon niveau, le lycée Stendhal, et d’une université de renommée internationale, la Bocconi. Rome, Venise, Florence, les Pouilles, la Sicile ou encore la Sardaigne attirent également de plus en plus de Français.

L’Italie se substitue à la Suisse. Cet engouement repose en partie sur le régime italien du forfait, mis en place en 2017, surnommé « système des footballeurs » depuis que Cristiano Ronaldo en a bénéficié. Les personnes physiques transférant leur résidence fiscale en Italie peuvent bénéficier d’une imposition forfaitaire libératoire sur leurs revenus de source étrangère, dont le montant, initialement fixé à 100 000 euros, a été porté en août 2024 à 200 000 euros par le gouvernement de Giorgia Meloni. Ce dispositif s’adresse aux étrangers sous réserve de ne pas y avoir vécu durant neuf des dix dernières années.

Un autre dispositif intéresse particulièrement les seniors. Mis en place en 2019, il s’adresse aux retraités étrangers décidant d’établir leur résidence fiscale dans une ville de moins de 20 000 habitants située dans certaines régions du sud de l’Italie (Abruzzes, Molise, Campanie, Pouilles, Basilicate, Calabre, Sardaigne ou Sicile), voire de moins de 3 000 habitants dans le Latium, l’Ombrie ou les Marches. Ce régime prévoit une taxe forfaitaire (flat tax) de 7 %, applicable pour une durée maximale de dix ans aux pensions de retraite perçues à l’étranger (hors retraites de la fonction publique), mais aussi aux autres revenus (dividendes, revenus immobiliers, etc.).

Environ 66 000 retraités français vivent aujourd’hui en Italie. Les droits de succession y sont faibles, avec un taux maximal de 4 % en ligne directe et une exonération totale jusqu’à 1 million d’euros de patrimoine (à condition de ne pas être au forfait fiscal). Depuis le durcissement de la convention fiscale franco-suisse, l’Italie apparaît comme le meilleur moyen d’éviter une fiscalité trop lourde en matière de successions et de donations.

La Grèce, le nouveau Portugal

Quand Lisbonne a mis fin en 2023 à son régime fiscal en faveur des nouveaux résidents bénéficiant de revenus étrangers, Athènes a pris le relais. Dès 2020, le gouvernement hellénique avait instauré une flat tax de 7 % sur les pensions des retraités étrangers, applicable durant quinze ans. Pour en bénéficier, les retraités doivent résider au moins 183 jours par an en Grèce et ne pas y avoir été résident fiscal au cours de cinq des six dernières années. Près de 4 000 retraités européens ont adopté ce régime, dont une part significative de Français. Avec un coût de la vie 25 % inférieur à la moyenne de la zone euro (Eurostat), un climat méditerranéen et une offre immobilière encore abordable, la Grèce apparaît comme le successeur naturel du Portugal.

Le Maroc, l’atout de la francophonie

Le Maroc demeure une destination très prisée des retraités français. Historiquement, les liens humains et linguistiques entre la France et le royaume chérifien sont denses. Plus de 60 000 retraités français y résident déjà. Un abattement de 70 % sur les pensions jusqu’à 15 800 euros, puis de 40 % sur le surplus, est appliqué. De surcroît, une réduction de 80 % de l’impôt dû est accordée aux retraités qui transfèrent leur pension en dirhams non convertibles.

Le dispositif, valable sans limitation de durée, séduit particulièrement les fonctionnaires. La convention fiscale franco-marocaine prévoit en effet une exonération de leurs revenus en France, ce qui est rare. Le blocage en monnaie locale constitue une contrainte, mais le coût de la vie, la proximité géographique et la francophonie font du Maroc une destination stable et attractive.

Le Portugal brille toujours malgré la fin de l’exonération fiscale sur les revenus étrangers

Même privé de son régime des résidents non habituels, le Portugal conserve un atout majeur : l’exonération totale des droits de succession en ligne directe. Cette spécificité continue de séduire des milliers de Français. Le nombre de retraités installés au Portugal est évalué à plus de 30 000. Le climat, la proximité géographique, le coût de l’immobilier (encore trois à quatre fois inférieur à celui de la Côte d’Azur) et le nombre important de liaisons aériennes renforcent son attractivité.

La Suisse, sélective et chère

La Suisse a longtemps représenté un refuge fiscal et linguistique. Mais la dénonciation par la France, en 2014, de la convention sur les successions a changé la donne. Désormais, seuls les cantons continuent d’appliquer leurs règles, avec exonération totale en ligne directe dans certains cas. Mais, pour bénéficier de ces avantages, il faut que les héritiers résident également hors de France. À cela s’ajoute un coût de la vie 38 % supérieur à la moyenne européenne (Eurostat), ce qui limite son attrait auprès des patrimoines les plus élevés.

Les illusions et les contraintes de l’expatriation

Changer de résidence fiscale suppose de rompre avec nombre d’habitudes : vendre ses biens en France, transférer ses comptes, renoncer au système de santé national. L’administration fiscale, en recourant à des algorithmes et à des bases de données, traque les faux exilés en étudiant notamment la consommation d’eau et d’électricité des biens immobiliers qu’ils conservent en France.

Le principal frein au départ à l’étranger reste la perte de la couverture santé. Les conventions bilatérales permettent une prise en charge partielle, mais rarement équivalente au système français. La dimension affective pèse également : beaucoup de projets échouent pour des raisons familiales. Se constituer un nouveau réseau d’amis à l’étranger n’est pas toujours aisé. Une enquête de la DREES en 2023 révélait que près de 30 % des retraités installés à l’étranger revenaient régulièrement en France pour maintenir leurs liens.

L’horizon comme choix politique

L’exil des retraités ne sera jamais un raz-de-marée. La majorité des Français, attachés à leurs racines et à leurs proches, finiront leurs jours dans l’Hexagone. Mais le mouvement existe, il s’amplifie, et il pèse symboliquement. Car il dit quelque chose d’une France qui, tout en prônant la solidarité, peine à retenir ses aînés.

La géographie de l’exil fiscal des retraités trace une carte parallèle de l’Europe. Une Europe où le soleil n’est pas seulement une lumière, mais aussi une promesse d’évasion fiscale.

Gel des retraites en 2026 : pourquoi le gouvernement cible les retraités pour réduire le déficit public

Interrogé sur la proposition du gouvernement de geler les pensions des retraités supprimer l’abattement de 10 % des revenus (principalement issus de leurs pensions) des retraités pour limiter le déficit, le Directeur du Cercle de l’Epargne rappelle que cette mesure pénalisera les retraités les plus aisés. Rappelant qu’ « un retraité sur deux n’est pas imposable« , Philippe Crevel estime, par ailleurs, que le remplacement de l’abattement par un forfait unique de 2000 euros par ans devrait ainsi épargner les retraités modestes.

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